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Un si long mois d’août : Béziers, Malaga, Bilbao

par Août 19, 2010Corrida 2010

Béziers, 12 août 2010 – Ponce, Morante, Castella / Nunez del Cuvillo,

Béziers, en pleine résilience, a décidé de mettre les petits plats dans les grands pour se faire pardonner de n’avoir pas « vu » Castella triompher dans sa ville depuis son alternative. Il arrive qu’un torero puntero ne réussisse pas partout.L’aficion locale, sevrée de ces belles faenas que la rumeur colporte, en nourrissait grand remords  et on a fini par la persuader qu’il n’y aurait là nulle défaillance du torero mais aveuglement coupable de sa part. Brave fille suggestible et morfondue, elle n’eut d’autre choix que de faire pénitence pour réparer au plus vite son tort. Les dix ans d’alternative de Castella lui en offraient l’occasion. Alors, sans plus aucune retenue, on a pavoisé l’extérieur des arènes d’immenses photos de Sébastien -qui alterne pourtant, ce jour, avec deux autres toreros-, et on n’a pas craint d’afficher son portrait en fond de loge de la présidence. L’impression est étrange de ce palco, appelé à juger équitablement les trois maestros, siégeant le regard de Castella dans le dos.

Et chacun va jouer le jeu : Sébastien, fort applaudi avant son premier combat par une arène debout, sera appelé à se découvrir pour saluer la foule, à laquelle il offrira dix minutes plus tard la mort de son toro, et le conclave, à voir la montera jetée par le maestro retomber à l’endroit sur le sable, ne sera plus qu’une clameur, un cri de repentir en gage réconciliation.

Voilà, c’est fait !  Hélas, le vent qui souffle en rafales et une caste inattendue des toros, inégalement présentés, certains juste de trapio (les 1, 3 et 5) ou de cornes (le 2), mais combatifs ou violents à la pique (les 1, 2, 6), quoique fort maniables à la muleta, vont gâcher le triomphe annoncé et remettre chacun des toreros à sa juste place, en dépit de ce que pourraient enseigner les récompenses accordées, si quelque crédit pouvait encore s’attacher, ici comme à Nîmes, aux distributions d’oreille.

La préretraite de Ponce devient pénible et il est à craindre que ce torero, si grandement estimable, ne finisse comme il a commencé, du pico, lointain, superficiel, et long. Rien à dire de sa première faena devant un toro anovillado et faible, sinon une jolie entame par doblones, un genou en terre, avec changement de main et une ultime série de la même eau, il est vrai magnifique de suavité, après de nombreuses passes sans intérêt et pas même une naturelle sans épée. Une demie un peu basse suffira à faire tomber une incompréhensible oreille. Ponce offrira son second, qui s’est pourtant effondré sous un deuxième picotazo, sans pouvoir s’accorder cependant avec lui alors que le toro se reprend en cours de faena en manifestant un très bon moral et plus de gaz que prévu. Il y avait certes le vent, mais plus encore ces trois pas de recul de l’homme entre chaque passe qui cassent le rythme et laissent l’adversaire indifférent et parado, alors que, par deux fois, quand Ponce a décidé de lier, laissant la muleta sous le mufle du fauve, le toro est passé avec fougue, alors comme aimanté, noble et d’une belle transmission. Trois quarts d’épée de côté, une oreille, à peine réclamée, tombe comme un fruit blet.

Castella, c’est autre chose, dix ans d’alternative et non pas vingt, et toujours ce visage d’enfant, cette voix de fausset, et un mental de guerrier. Ce corps si gracile et cette mâle volonté répandue tout autour créent une émouvante dissonance et suscitent l’épate. S’y mêlent une part de mystère et l’étrange pouvoir de séduction des héros asexués, Tintin ou Peter Pan.

Bon à la cape sur son premier, en cornes, qu’il conduit au centre par des véroniques allurées et auquel il donne le quite par chicuelinas, Castella paraît furieux que le vent ait gâché sa faena. Elle était pourtant le meilleur que l’on sait de lui.  Cette attente, en début de faena, à 25 mètres de la bête, les pieds joints, la tête baissée,  muleta déployée, et le toro qui ne vient pas ; Sébastien qui pour rien au monde ne se rapprocherait de son adversaire qu’il veut laisser venir du plus loin ; ce saut en l’air sur place et ce cri maigre pour héler la bête, toujours bien droit (la foule est ravie : c’est cette photo d’un Castella sautant pour appeler son adversaire, comme en lévitation, les pieds à un demi-mètre du sol, qui orne les arènes…). Puis, cinq passes livrées sans bouger, les pieds toujours joints, de valeureuses séries de derechazos face à un adversaire qui se défend de la tête, et la réduction du terrain au plus étroit où il ojedise. Oui, cette aguante servie par une belle technique, cette volonté de se mettre en scène au plus près des cornes qui menacent, c’est là son meilleur. Et pour une fois, il y eut peu du reste, le vent lui ayant interdit les passes surnuméraires. Une entière, lointaine, fait tomber une oreille méritée. Castella se « rattrapera », hélas, sur le sixième, auquel il livrera toutes les passes rentrées de son premier combat, ces passes sans rien, ni magie ni mystère, ni beauté ni envoutement, qui font sombrer la faena dans l’ordinaire, en dépit, ici ou là, de quelques gestes d’une belle technique.  Autre jolie épée, deux oreilles, un peu sifflées, tout à fait ridicules.

Morante est le seul qui n’ait pas été porté en triomphe ; il est sorti à pied, une brassée de thym dans les bras, applaudi à tout rompre pendant sa traversée du ruedo et contraint à saluer une dernière fois avant de s’engouffrer par la puerta des cuadrillas. Il avait triomphé de nos cœurs avec sentiment, détermination et une toreria grave et allègre à la fois, comme il en a seul le secret. Sur le second, d‘un beau trapio, de beaucoup de présence, qui sautait les cornes menaçantes dans la cape, qui a poussé comme un forcené aux piques, mais a fléchi ensuite, se révélant au final flojito à la muleta, il y eut une première moitié de fanea exquise de douceur et renversante de temple, le corps du torero en oblique, la taille épaisse mais comme se dévissant au passage du toro pour en prolonger la charge. Morante torée. Ses derechazos lents, comme arrêtés, et ses pechos, le souffle d’un djinn aspiré par une lampe magique une fois l’oeuvre terrestre accomplie, distillent le doux poison des violences voluptueuses. Deux tiers d’épée, mal placée ; descabello ; saludos.

Sur le cinquième, un joli toro « melocoton », la tête haute mais très anovillado, Morante joue du capote, en l’amenant au centre par des véroniques puissantes, en gagnant du terrain, trois d’entre elles se détachant du tout, lentes et fleuries. Chicuelinas dessinées plus que savoureuses puis un petit picotazo. Et le maestro de prendre les bâtons. Oui, les banderilles ! Pour les planter devant une arène ravie par une telle offrande. Deux paires faciles, puis Morante se fait bousculer en jouant avec son adversaire, voulant le replacer à cuerpo limpio sans l’aide du péonage. Le cul sur le frontal, il est un peu soulevé, puis tombe. Le toro lui marche dessus mais ne le regarde pas. L’autre se relève, le cheveu en bataille tel un chef d’orchestre à la fin d’un concert, se met en suerte comme par réflexe et plante les banderilles au centre de l’arène au milieu du berceau, dans un geste plein de toreria qui soulève le gradin. L’arène se rend, mais le toro, qui paraissait si inoffensif, s’est trouvé l’âme guerrière à ainsi peloter les fesses du maestro, jouant désormais de la tête pour revivre l’instant. Morante s’accroche, dans un toreo à mi-hauteur qu’impose la faiblesse de pattes de son adversaire, mais peu opportun pour contraindre la tête. Quelques jolis gestes, un peu lointains cependant ; le toro, laissé trop libre, balade Morante le long des barrières puis part en querencia. La tête toujours mobile rend la mort plus difficile. Echec, mais le public, comblé par l’engagement du torero, lui fait faire une vuelta andalouse, pleine de reconnaissance, toute du plaisir partagé de se trouver ensemble. Et lui offre un bouquet de thym.

Un mot encore. Pendant le tercio de banderilles sur le toro de Castella, Morante et Ponce, à leur poste dans le ruedo, prêts à faire le quite si les peones se trouvent en danger.  Généralement, les maestros se tiennent immobiles pendant la brega du subalterne qui s’efforce de mettre le toro en suerte pour la pose des bâtons. Immobiles, la cape placée devant eux, attentifs à ce qui se passe. Immobiles par devoir, un simple geste inopportun pouvant distraire le toro et mettre à bas le délicat travail de brega, et par respect pour les peones qui oeuvrent. Voir Morante à cet instant : s’assurer de n’être pas vu du toro, et attendre que la bête lui tourne le dos, pour subrepticement déployer sa cape ….et dessiner deux véroniques de salon, et « j’ai le temps d’une troisième », une autre encore ; replier le capote, comme le voleur efface la trace de ses pas, puis, c’est trop fort, en lancer une quatrième qui meurt sur la sable pendant que les autres s’amusent….. Se reprendre, ramasser le tissu, le plier en accordéon par devant soi, se le coller le long du corps, incliner la tête pour voir ce que ça donne, « C’est pas ça ! », recommencer l’opération, « Là, c’est bien ! ». Avancer de quelques pas, la cape bien serrée sur soi. Y imprimer ses formes. Esquisser un sourire de contentement. Puis poser les mains à mi-hauteur du tissu, exercer une pression de part et d’autre pour que la cape s’évase en éventail. « C’est top beau » paraît se dire Morante, indifférent à ce qui se passe à quelques mètres de lui. Et, n’y tenant plus, d’enfouir soudain le visage dans les replis de soie et de percale.

Oui, la scène était étrange de ce torero qui, prenant sa cape par la taille et lui mordillant gentiment l’oreille, s’oubliait devant huit mille personnes. Morante glissait sur la corrida, tel un cygne piquant la tête dans l’eau sans laisser d’autre trace que le sillon lent d’un cours majestueux.

Malaga, 16 août 2010 – Ponce, Manolo Sanchez, Oliva Soto / trois fers de Nino de la Capea – ex Murube- ( San Mateo, Carmen Lozano, San Pelayo)

Qui n’a pas entendu les castagnettes de la banda de Miraflores y Gibraljaire de la Malagueta ne sait pas ce qu’est une banda de musique dans une arène. Ici, c’est chaque jour un concert quoiqu’il se passe. Un philarmonique. Et nul ne se plaint jamais que la musique joue davantage que les canons taurins ne l’exigent, tant elle fait spectacle, sollicitant quelquefois l’attention bien plus que les vicissitudes du ruedo.

C’est ce qui advint ce jour alors que Manolo Sanchez tentait bien maladroitement de s’accorder avec un très bon toro, brave, noble, de belle caste et de grand jeu, sorti en cinquième position (un San Mateo de 560 kgs, quatre ans et quelques). Une belle entame, un genou en terre et en mandant beaucoup, puis une série de derechazos, la main très basse, laissaient espérer le meilleur de ce torero de Valladolid, inédit en France ou à peu près, au toreo sans fioriture mais avec temple que j’avais vu l’an passé aux côtés de José Tomas, ici même, le 20 août. La seconde série de la droite est supérieure, mais c’est que le toro s’emploie en transmettant beaucoup, beaucoup trop pour le torero qui se profile, torée du pico, complètement fuera de cacho, sans idée et sans recours. La banda qui s’était mise à jouer comme une promesse de grand toreo raisonne désormais, dans le vide et somptueuse, comme un reproche. Dieu que ce pasodoble est beau ! Et quand la foule applaudit, c’est, sans cruauté, à la reprise d’un mouvement du pasodoble et non pour Manolo Sanchez.  Silencio résigné et assez « classe » après la mort lamentable du toro déjà désigné toro de la feria, laquelle vient pourtant de commencer… Le trasteo n’avait pas été meilleur sur son premier (San Mateo de 505 kgs), très bien présenté et aux armures redoutables, comme on n’en voit jamais à Nîmes. Rien à la cape, quelques passes d’entame suaves, puis un torero desconfiado, parallèle et lointain- qui sera néanmoins applaudi et ne se fera pas prier pour saluer aux tablas.

Oliva Soto, de Camas, était l’autre rescapé de la corrida annulée du vendredi – annulée faute de toros présentables, les vétérinaires en ayant refusé douze ! et l’empresa ayant renoncé à en présenter d’autres-, venu en remplacement, comme Sanchez, des deux forfaits du jour, Cayetano –blessé- et Aparicio –déshydraté.  Face à son premier, lourd et faible, mais qui s’était repris aux banderilles et jouait un peu de la tête, l’envie du jeune homme se donne à voir, avec une belle muleta planchada –comme l’aimait le regretté Joaquim Vidal-, toréant en sacrifiant la position au geste, mais avec une belle suavité et les rares recours de son vert cartel. Pinchazo, épée basse, saludos– lui non plus ne se fait pas prier… En échec sur le 6, très mal piqué, ayant dû subir une lidia catastrophique au deuxième tiers, parado et violent, puis fuyant en querencia faute de remate. A souligner, cependant, sur le second auquel Manolo Sanchez n’avait pas donné un seul capotazo, un quite par delantales du plus bel effet. A revoir pour quelques manières et cette muleta planchada.

Et Ponce, alors ? Un maître venu se faire applaudir après sa très grande après-midi de l’an passé, dans un élégant habit bleu marine, et n’ignorant rien, lui, des accommodements du pico. Face à son premier adversaire, un San Mateo de 495 kgs, manquant de trapio mais pas de cornes, longues et astifinas – comme on n’en voit jamais plus à Nîmes face aux figuras (bis)-, à tête chercheuse et avec un fond de genio,  sa très large muleta ne sera pas de trop pour se tenir à distance. Mais le savoir et la saveur de quelques gestes donnent le change, dans une faena, certes lointaine mais efficace, conclue par une entière habile qui fait tomber l’oreille.

A la sortie du quatrième, un Carmen Lorenzo de 560 kgs, bas et lourd, avec un poitrail de vieille qui ballote entre les pattes, fort laid en définitive, très noble et d’une charge sans grandeur ni aspérité, Ponce, et le public avec lui, ont compris que ce toro au jeu ordinaire lui conviendrait. Trois séries faciles de derechazos, à hauteur de ceinture, d’un toreo très relâché ménageant de l’air à l’adversaire, les passes liées et d’un beau rythme, donnent le ton. Les changements de main en cours de série sont d’estampe, mais les naturelles à suivre le sont beaucoup moins, le toro serrant davantage sur ce côté. Ponce insiste dans une série toute d’enganchones : il ne sera pas dit qu’il s’est abstenu de toréer de la gauche ! Mais ce qui suit, et qui termine, est saisissant d’aisance et de puissance : les jambes ployées, le buste droit à hauteur de mufle, alternant les génuflexions d’une jambe l’autre, comme esquissant une circulaire à l’endroit puis une autre inversée, le maestro conclut cette curieuse gymnastique par un interminable redondo, qu’un changement de main prolonge, suivie d’un pecho puis, toujours dans cette position fléchie, une circulaire inversée en un tres en uno conclu d’une trinchera. C’est peut-être ça ou autre chose, difficile à dire… En tout cas ces passes sont comme des cerceaux magiques autour du fauve, qui l’ensorcellent et nous avec. Desplante, de dos, droit dans les cornes. L’arène est debout, se rassoit à peine pour l’épée – entière-, se relève aussitôt en attendant, comme le torero, que la lente agonie du fauve dissipe toute crainte. C’est fait ! Et Ponce exulte, rassuré par cette faena qui le convainc qu’il a encore quelques belles journées devant lui. Il se rue sur le peon qui lui tend sa montera, et l’embrasse interminablement ; il donnera un abrazo fuerto y largo a l’agualzil qui lui remet les deux oreilles, puis encore, durant la vuelta, à un arenero qui se trouve sur son passage. Il embrasserait tout le monde, Ponce, aujourd’hui. On ne l’a jamais vu si heureux. Il sourit à la foule, salue les tendidos comme autant de connaissances, renvoie sans se lasser sombreros et éventails lancés sur son passage, et le ferait toute la nuit s’il le fallait. Il conclut sa vuelta, au centre de l’arène, les bras croisés dans le dos, la tête humblement baissée. Il reste interminablement dans cette position,  recueillant les applaudissements comme une eau lustrale….

La banda de Miraflores y Gibraljaire, qui n’ignore rien des doutes qui assaillent le vétéran en cette fin de carrière, a mesuré la portée de cette résurrection en accompagnant la faena d’un retentissant « Manolete », plus sonore encore durant la vuelta. Sortie par la Puerta Grande.

Malaga, 17 août 2010 – Enrique Ponce, Morante de la Puebla, José Maria Manzanares /Juan Pedro Domecq

Lot peu homogène en poids (de 470 à 575 kgs) mais dans le type de la casa, (les 1, 3 et 5 : vraiment « le joli toro de Séville »), bien armés pour la plupart  (les 1, 3, 4 et 6 à encornure large et astifinos), au comportement inégal, allant avec alegria (les 2, 3, 5 et 6) plus qu’avec force à la pique (le 2 en prendra trois cependant, les autres un picotazo en deuxième), tout sauf sosos à la muleta  à l’exception du 6 ; le 3 très dangereux, le 4 un manso absolu auquel Ponce va tirer tout le suc de sa race.

Alejandro Escobar, peon de Ponce, se fera très sérieusement prendre par le premier, dans les deux premières minutes  de la corrida, avant que la présidence en ordonne le changement.

Ponce : saluts, une oreille (énorme impression sur le 4)/Manzanares : une oreille (énorme) et deux oreilles (qui auraient pu n’être qu’une) : sortie en triomphe par la Puerta Grande/ Morante : quelques sifflets et bronca (en dépit de son capote excellent sur le 2 et encore supérieur sur le 5)

Le quatrième, bas, de 515kgs, pas un monstre certes mais aux cornes astifinas, entre en piste au pas, et y reste. Ni les peones qui le citent, ni le torero lui-même ne parviennent à le faire courir. C’est au pas que le toro va au centre, au pas qu’il se dirige sans race vers les hommes qui le hèlent, au pas qu’il joue vaguement de ses cornes près du tissu, au pas qu’il s’en éloigne. Un grand abattement s’empare de l’arène… Aux piques, il pousse interminablement, sans classe mais avec obstination, et le piquero, avisé, se laisse balader jusqu’au centre de l’arène. Aux banderilles, il est difficile d’en faire quelque chose qui rappelle le comportement d’un toro, difficile de le citer, difficile de l’approcher, difficile de planter. Mais « vamos ! » les banderilleros, non sans mal mais avec un beau métier, y parviennent. Depuis la barrière, Ponce observe. Puis, à la stupéfaction de tous, il traverse le ruedo et nous offre le combat de ce manso de catégorie. Pas une passe de réglage, rien. D’emblée une entame par doblones ; un genou en terre, l’autre jambe pliée en équerre dans le terrain du toro, le dos bien droit, Ponce électrise la charge insoupçonnée de son adversaire, et s’enveloppe de lui avant de se relever pour dessiner deux trincheras douces qui laissent le fauve à ses pieds. Le torero s’éloigne, se poste à 15 mètres, cite et le toro accourt, comme aimanté désormais par la muleta, y puisant ce fond de caste que Ponce, depuis la talanquera, avait su deviner comme un sourcier. La science du maestro comme la démonstration orgueilleuse qu’il nous en livrait à cet instant, très relâché et la main basse, valaient tout ce que nous avions vu de lui la veille, les deux oreilles, la sortie par la Puerta Grande et tout ça. Ce basculement soudain, cette décision du torero de nous montrer ce qu’il avait «  vu » de son toro et ce qu’ils pouvaient accomplir ensemble avaient de la grandeur, la leçon d’un maître qui vous apprend à tailler un diamant à partir d’une gangue sale. Et tout à notre surprise émerveillée, le maître nous paraissait, ce jour, éblouissant comme jamais. Molinetes faciles, changement de mains, passe dans le dos, la muleta tenue à la verticale, circulaire interminable, tout était soudain d’une étourdissante virtuosité,  et ce savoir et cette aisance avaient, à la différence de la veille, quelque chose d’émouvant, d’inspiré et de rare. La fanea baissera un peu de ton car le toro s’épuise ; l’épée sera habile. Mais l’entame, la première moitié de la faena au vrai, est le plus beau de ce que j’ai vu de Ponce depuis Séville en 2006.

Ponce avait été discret, long à s’accorder, et lointain avec son premier, joli toro de quatre ans et demi, 575 kgs,  armé, sorti en remplacement de celui qui avait blessé le péon Alejandro Escobar, lors des passes de cape données pour convaincre la présidence du handicap de boiterie de l’animal, que le plus sot des aficionados avait repérée dès la sortie du toril. Trois mauvaises trajectoires de cornes de 8, 10 et 15 cm dans les adducteurs et le biceps, avant le changement de toro, finalement ordonné, une corne vicieuse ne remplaçant pas un sabot.

Malaga attend toujours Morante, et désormais s’impatiente. Il est vrai que le torero met l’arène à vif en servant, ici, des passes de cape admirables sans jamais consentir ensuite à la fanea de muletaDesconfiado d’abord, face à un très bon toro, juste de tout, mais brave et qui se rue avec alegria sur le piquero, se révèle vif et joueur aux banderilles mais serre à la muleta, hélas, pour le maître et pour nous. Morante aura néanmoins servi quatre puis deux véroniques et une demie de grande beauté sur le tio. C’est sur son second cependant que Morante torée supérieurement à la véronique, des tablas jusqu’au centre, la tête basse et l’épaule à l’oblique, décomposant le geste dans une belle lenteur, enveloppant la charge du toro qui s’étourdit de tant de douceur, avant de lui donner la sortie comme dans un souffle, de le reprendre enfin là où il l’avait laissé pour le berner d’une dernière feinte, repliant avec une grâce cruelle le tissu d’envoûtement en une demie-véronique, telle une  indifférente qui referme  avec volupté son éventail à la barbe d’un prétendant. Cette demie-là, si lente, si dessillée, si bellement conduite, renferme mille légendes du toreo dans ses replis ; elle nous les raconte, nous les chuchote à l’oreille, nous en perce le cœur dans un échange silencieux, hypnose ou rêverie, dont la fin dérobée nous fait maudire, comme à l’instant du réveil, le charme interrompu. « Demie d’anthologie », à « graver dans le marbre », « digne d’une statue » s’écriera la presse du lendemain. Sans doute, mais Morante nous offre tant de passes de cape « d’anthologie »… L’abondance fait-elle anthologie ?

Manzanares, lui, est le meilleur acier trempé du moment et paraît le savoir. Avant la sortie de son premier, un très beau toro de 530 kgs, aux armures redoutables, il se donne à voir en piste, le dos abandonné à la barrière, la cape étendue à ses pieds, revers relevé sur bas roses, les bras en croix de Saint André sur le torse, en une attente arrogante où il paraît éprouver sa puissance. C’est ainsi qu’il se recueille. Mais à la fin, tout de même, il se signe. Le toro, vif et puissant, ne passe pas la cape dont il balaye le bord de ses grandes cornes. Le torero entreprend alors de l’amener au centre par un travail de brega sûr, tout de domination guerrière qui fait rugir le gradin. Le toro pousse à la pique et plus encore à la seconde et la cuadrilla brille de tous ses feux au tercio de banderilles face à cet adversaire indocile et menaçant. Le triomphe de Juan José Trujillo, contraint de saluer, montera en mains, paraît crisper le maître. Le visage fermé, l’allure décidée, José Maria, muleta en mains, change le toro de terrain, lui sert un derechazo où il se trouve avisé, reste en place et punit son adversaire d’une série féroce de domination, dans le sitio, conclue d’un trincherazo si puissant qu’on en lèverait le poing de rage. Le reste est de la même eau, ce toro qui menace, se retourne comme un chat, cherche les mollets de l’homme et Manzanares qui ne consent rien, se bat comme un macho, cite dans les canons, baisse la main, combattant héroïque qui irradie la volonté de vaincre. Il se fait bousculer, se remet dans le sitio sans ses zapatillas, cite à nouveau, baisse la main, et cette fois esquive la fin de passe où le hijo de puta l’attend. La faena est d’une force inouïe. L’épée, la plus belle du cycle, jusqu’à la garde, vengeresse. Manzanares, encore tout à son combat, se met en garde, le coude plié à l’horizontale en direction de son toro. Le fauve le regarde, fait un pas et se rend. Une oreille de feu pour ce combat ardent de toreo grande.

Le 6, plus commode, 470 kgs, assez bas, des cornes moins redoutables, sera accueilli par des véroniques allurées puis des delantales suaves dont on sent qu’elles vont être la marque de Manzanares, comme les chicuelinas étaient celle de son père. Un deuxième picotazo et un toro qui se révèle naïf et flojo aux banderilles. Très largement au-dessus de son adversaire, Manzanares a servi une belle fanea allant a mas, variée et rythmée avec ici ou là une passe d’une lenteur inouïe, un derechazo sur la deuxième série, une naturelle énorme ensuite et des pechos, changements de main et trincheras de grande ampleur dont il se grise, et nous avec.

Une épée phénoménale mais contraire, d’un engagement total, met fin au combat. Alors, Jose Maria se tend comme un arc, renverse la tête en arrière, et se fait adorer par le ciel. Sortie de Jupiter par la Puerta Grande.

Malaga, 18 aout 2010 – Javier Conde, Juli, Castella/ Jandilla, Vega Hermosa, Palarde

Corrida sortie comme les corridas de Nîmes, dans l’ensemble juste de trapio et de cornes (sauf, s’agissant des cornes, le 2 et le 5, lot de Juli), mais, ici, c’est l’émeute et au sixième, les gradins criaient un « No pago por novillada », pas très « classe », c’est sûr, mais explicite.

Candido Ruiz, peon de Javier Conde, très méchamment pris par le premier au changement de tercio alors qu’il fixait le toro au burladero pour permettre au maestro de saluer la présidence.

Javier Condé : silencio, sifflets/ Juli : deux oreilles (très méritées), salut au centre ; sortie en triomphe par la Puerta Grande/ Castella : oreille, silencio après l’émeute durant sa faena a un novillo pour lequel « on » n’avait pas payé…

Ce mois d’août est cruel aux peones. Luis Mariscal à Sevilla l’autre jour, transporté par son frère, le torero Salvador Cortes, jusqu’à l’infirmerie, et si grièvement blessé, Alejandro Escobar hier, ici-même, et Candido Ruiz, ce jour, sur lequel le premier toro s’est littéralement jeté, dès sa sortie du burladero où il se tenait pendant que Javier Condé allait saluer la présidence, comme pour le prendre à la gorge, la corne se fichant dans la chaquetilla, le soulevant du sol et le projetant à des mètres, la bête se ruant sur lui encore et encore, fouillant, fourrageant, le soulevant à nouveau, le retournant, y revenant, et deux capes, trois capes de quite n’y faisant rien. Une scène longue et insupportable. C’était le début de la corrida. La blessure fut moins grave que redouté : 12 cm dans le muscle tibial, mais nous ne le sûmes que le lendemain.

Javier Conde, si impressionnable, n’avait sans doute pas besoin de cela. On songe alors : « Quel métier !». Profilé et lointain, il ne fera rien, sauf, quand tout fut accompli, un geste saugrenu et d’un goût douteux, en posant avec affectation son épée sur la dépouille du toro avant d’en diriger ostensiblement la pointe vers l’infirmerie, pour que nul n’en ignore….. Sur son second, son allure à la cape, les jambes électrisées et le geste ample, donnent à espérer. Des chicuelinas marchées et un air d’automate épaté par la prouesse entretiennent le feu. Hélas, en dépit d’un torito au bon comportement, certes faible mais allant à la pique avec entrain, la flamme vacille, rétrécit puis s’éteint. Jamais à court d’une indignité, Javier Condé tentera, à sa sortie, d’éviter la bronca en abrégeant le parcours, droit sur l’infirmerie. Il n’y pénétrera pas. Situé juste au-dessus, je le vois embrasser à bouche-que-veux-tu des admiratrices, saluer quelques notables, puis repartir par le callejon : il savait, ses peones étant venus s’enquérir de l’état du blessé en cours de corrida, que Candido  Ruiz ne s’y trouvait plus, et cette visite à un malade n’était que de mise en scène.

 Cette blessure du peon qui a jeté le trouble, c’était le début. La fin fut d’une autre nature. A la différence des deux jours précédents, les toros sont sortis très anovillados, de peu de poids à l’exception des deux premiers (deux toros de cinq ans de 540 et 570 kgs), faibles à ne pratiquement pas pouvoir être piqués, et, à l’exception du second du Juli, qui avait de belles cornes astifinas, mal présentés.  Le 6ème maigrelet et gentillet était, hélas pour Castella, le plus insignifiant, un vrai novillo. C’en était trop, ce fut l’émeute !  «No pago por novillada ! » criait le gradin sol y sombra sur l’air des lampions, slogan aussitôt repris par les tendidos sol, cependant que l’ombre affichait un silence navré. Castella, un instant déconcerté, crut reprendre la main par de belles chicuelinas, en espérant que les «olés » couvriraient la protestation. En vain. Prenant la mesure de la révolte et décidé à toréer la foule avec aguante comme un adversaire enfin à sa mesure, on le vit traverser le ruedo, muleta et montera en mains, comme pour offrir ce toro déclassé au public. Chacun y vit une ultime provocation. C’en était une en effet, mais d’une tout autre ampleur que celle imaginée. Une véritable trinchera. Souveraine et de grand châtiment. Sébastien, une fois au centre de l’arène, se garde d’offrir la mort de son toro à quiconque et, ignorant les huées, pose la montera sur ses zapatillas, cite le toro à vingt mètres, et lui livre deux passes cambiadas et deux trincheras, sans bouger d’un pouce, la montera toujours bien à plat sur les zapatillas. Musica pour ce bon tour !  Le réconciliation fut cependant de courte durée et le novillo se tanqua aux tablas, refusant tout combat. «Fuera ! Fuera !» criait la foule à tous ceux qui se trouvaient en piste…

Sur son premier, vif d’apparence, très noble et un peu flojo, Sébastien avait fait ce que j’aime de lui, cites de loin où le toro s’emploie pendant qu’on prie pour le torero, puis travail dans un mouchoir, à base de tres en uno, de grand impact, les pieds scellés au sol, les cornes qui rodent autour de la taille. Cette recherche du défi trémendiste est son vrai créneau. Il est de la famille des Damaso Gonzales et des Paco Ojeda, mais il ne torée pas les toros que combattait le premier, et n’a pas la puissance envoûtante du second à son meilleur. Les temps forts de ses faenas ne sont, le plus souvent, que le début où il se donne pour cible en laissant le plus de chance à son adversaire qu’il cite du plus loin, et la fin, où son mental lui permet de jouer avec les cornes. . Et ce « blanc » entre le début et la fin de ses faenas, le plus souvent des passes sans intérêt, déclasse son toreo. Malgré son vaillant cartel que Madrid a récompensé maintes fois parce que Madrid aime les braves, il n’est pas, pour l’heure, dans les tout meilleurs. Le faire croire déçoit les afionados qui s’attendaient à mieux («  Madrid, tu te rends compte ! » se dit-on ici, le bouche-à-oreille boursoufflant son cartel). Non ! Pour aimer infiniment Castella, sa tête bien faite, son mental, et son joli port de petit page, il faut le tenir pour ce qu’il est : un jeune homme qui a trouvé sa voie mais un torero qui cherche encore sa tauromachie.

El Juli, lui, l’a trouvée. Il la déploie face au seul Jandilla bien présenté (570 kgs, des cornes astifinas), 5 ans, peu piqué, d’une inlassable noblesse mais transmettant peu, depuis le centre de l’arène où il entame sa faena dans un murmure de toreo grande. Un festival de séries phénoménales, où, de passe en passe, la main est de plus en plus basse et l’étoffe au plus près du corps. Rythme, douceur, temple, élégance, dans un terrain réduit et central où il demeurera du début à la fin du combat. Espartaco à Séville, un jour de Puerta del Principe. Une main jette un sombrero quand il s’approche de la barrière pour prendre l’épée. Entière, elle arrache un hurlement aux tendidos. Juli fait la vuelta à deux oreilles, sans cape ni montera, jette les trophées à la volée et poursuit sa ronde, petit bonhomme heureux de la félicité de la foule. C’est sans façon et beau à pleurer.

Bilbao, 25 août 2010- Padilla, Urdiales, El Cid/ Vitorino Martin

Un faux air de ville de province de nos manuels d’espagnol des années 70, des avenues de capitale, larges et ombragées avec des immeubles hauts aux façades placardées de bow windows, et ici ou là des boursoufflures fin de siècle comme à Madrid. On sent que les années 1880 furent prospères. La gare et ses voies ferrées sont un fleuve qui traverse la ville quand le rio Nervion paisible, tout en ondulations douces, étrangle lentement le vieux Bilbao, coupe-gorge de rues étroites, sombres et humides, mi-Naples, mi-barrio Chino. Ici, les rues ont pour nom « libertad », «autonomia » ou « Hugo Chavez », et le drapeau basque est partout. Au Nord, suspendu, comme saisi au-dessus du fleuve, un soulèvement tellurique aux rondeurs de caravelle galactique, une Santa Maria en titane : le musée Guggenheim.

Une arène qui surprend : à l’extérieur, une armure de béton en écaille, avec pour seule fantaisie une frise de devises de ganaderias. A l’intérieur, les couleurs mal assorties d’un jeu de Lego : barrières vermillon et blanc, contre-piste crème anglaise, balcons coquille d’œuf à larges bandeaux rouille, et des gradins de béton brut couverts de sièges bleu ciel. Le ruedo, lui, beaucoup plus petit qu’à Madrid, Séville ou Malaga, est couleur taupe : on sent que les choses sérieuses commencent.

Mais pas tout à fait encore !  Au paseo, les deux agualziles sont précédés par une jeune fille à cheval vêtue d’une cape de velours vert. C’est elle qui salue la présidence, récupère la clef du toril, et offre leur récompense aux toreros. Les mules de l’arrastre sont emplumées aussi haut que Lisette Malidor, suivies par une armée d’areneros tout de blanc vêtus, taillole  et béret rouges. Les clarines sont en redingote de grand veneur et une musique maigre de sardane accompagne le tercio de banderilles lorsqu’il est pratiqué par les peones.

Trois noirs, trois gris, longs et s’étirant comme des tigres, de 530 à 600 kgs, armés, très armés. Un faible et venimeux, le premier ; deux vermines, les deux derniers ;  et trois qui peuvent servir, les 2, 3 et 4, celui-là de grande noblesse, dans le caractère maison. Le 3, le plus Vitorino de tous, applaudi à son entrée en piste et de beaucoup de caste.

Sur ce toro, El Cid veut mais son adversaire veut plus encore, le cherche et l’avise de la corne droite. Sur la gauche, le torero, soutenu et encouragé par le public, s’efforce de moins bouger, de toréer davantage dans le sitio. Chacun sait ses doutes, voit qu’il lutte contre sa propre peur, mais il parvient, en dépit de ces cornes qui tournent autour des zapatillas, à tirer de belles séries de naturelles, amples et que l’allant du toro rend plus belles encore. Un tiers d’épée trasera, un descabello et des saludos comme à un beau convalescent. Le 6ème s’arrête en cours de passe et menace constamment, il ne passe pas du tout à gauche. Toujours décidé à triompher de ses doutes, Le Cid tire une série en pesant, puis, c’en est trop, abrège (silencio).

Juan José Padilla a été méconnaissable. Discret sur son premier (oui discret sauf avec l’acier, sept pinchazos et un bajonazo), il a été suave sur le très beau toro suivant, oui suave. Certes, il y eut une puerta gayola, saisissante, puis deux autres largas de rodillas, de grande allure. Mais ensuite l’autorité et le temple des véroniques (oui le temple) et une demi-véronique de grande beauté, comme dessinée par d’autres mains que les siennes. La faena, commencée le torero assis à l’estribo, fut construite au centre avec détermination, générosité et une douceur insoupçonnée, le tout très sûr, et au plus près de l’art. Oui, ce jour Juan José a été un bel artiste face à un grand fauve, et non l’inverse. Une très grande estocade a conclu cette faena récompensée par une oreille de poids.

Diego Urdiales est de ces toreros modestes au sort indécis qui n’ont d’autre carte de visite que les oreilles qu’ils coupent et d’autres armes que la muleta et l’épée. Leur plus âpre combat, ils le mènent contre les empresas oublieuses et les aficionados sans mémoire, et ils craignent davantage le temps qui passe que la corne qui menace.

Je le découvre ce jour : petit, osseux, vide de chair, sous son habit de lumière comme un insecte sous des élytres, un étroit regard bleu, aiguisé comme un désir de revanche.

Et il fallait le voir face un adversaire plus haut que lui, retors et jouant des cornes, appliquer les canons taurins. A qui n’aurait pas compris ce que recouvrait en tauromachie la notion de « se croiser», il faut conseiller d’aller voir ce torero, cette jambe sûre sur le terrain de l’adversaire, comme une hallucinante provocation, la passe dessinée avec le ventre de la muleta, ce corps, si ramassé, qui pèse au passage du fauve. Il faut le voir insister et insister encore, toujours la jambe offerte et la muleta dominatrice, jusqu’à ce que la charge se pacifie, s’épure et s’apaise. Alors, de la main gauche, il égrène des naturelles, comme on gagne un pari risqué. Des passes templées, et leur lenteur face à une tel adversaire rend nerveux. Urdiales se jette dans les cornes et l’épée fut décisive. Une oreille fêtée pour le modeste.

C’est sa troisième oreille consécutive lors d’un cycle annuel de Corridas Generales de Bilbao, et compte tenu de la présence des tios qu’on affectionne ici et de la rigueur des présidences, c’est un beau record. Son nom ne figure cependant qu’une fois aux carteles 2010. Diego s’en plaint dans la presse. A juste titre.

Billbao, 26 août 2010 – Ponce, Juli, Manzanares/ El Ventorillo

La réputation d’une plaza tient à son public, à sa présidence et à sa presse. A Nîmes, le public est affectueux et bon enfant, la présidence brade les récompenses, et la presse locale est complaisante avec l’un et l’autre. A Madrid et Séville, comme on sait, le public est savant, les présidences dures et la presse suit. Je découvre que ce sont la présidence et la presse qui font Bilbao. Quant au public… Certes la présentation des toros est irréprochable, en trapio et en cornes, et le goût local doit y être pour quelque chose… Les Ventorillo sortis en 1, 4 et 5 (ce dernier a dû être changé pour boiterie après avoir tenté de sauter dans le callejon en passant au-dessus le burladero où il s’est retrouvé coincé, syndrome du toro fou de Tafalla) étaient armés comme j’ai rarement vu.

Mais, dans le «no hay billetes» du jour», Bilbao s’est levée comme un seul homme pour applaudir Ponce lui offrant la mort d’un invalide (le 1er) ; réclamer- en vain- l’oreille de son second après une faena conclue d’un bajonazo d’anthologie, faire ensuite une bronca de gala à la présidence pour avoir résisté à la pétition ; solliciter incompréhensiblement une deuxième oreille pour le dernier de Manzanares au seul motif possible que son échec à la mort sur son premier (demi-épée, trois descabellos) l’avait privé du triomphe escompté ; ne pas broncher lors des carriocas et applaudir, comme à Nîmes, le piquero pour n’avoir pas trop piqué. Cela dit, mes deux voisines étaient charmantes….

Deux toreros et un toro au même comportement, voilà qui est intéressant. Un toro qui s’emploie à peine en début de faena, hésite entre muleta et barrière, et part finalement en querencia aux tablas dès la troisième série de passes. Le premier du Juli, le second de Ponce. Juli qui avait d’emblée trouvé le sitio et la distance, se croisant, sûr, très sûr, tente de retenir le tio, s’aperçoit qu’il échoue, refuse de toréer près des barrières et abrège d’une épée habile dans le rincon. Ponce, un peu lointain, toréant du pico, se replaçant après chaque passe mais, voyant son manso partir en querencia, le torée là où l’autre le commande, se croise, met la muleta sous le mufle, fait barrage de son toreo pour retenir encore et encore le récalcitrant qui menace et se retourne comme un chat. Ponce s’accroche, Ponce tire des passes, Ponce domine. Après vingt ans d’alternative et le cartel qui est le sien, une telle obstination de novillero, une telle entrega sont belles à voir. Un bajonazo le privera justement de récompense à la grande fureur du public. Grosse vuelta pour un inlassable Maestro.

El Juli se rattrapera sur son second, le sobrero d’Orejao Costa, 5 ans, 575 kgs, aux cornes correctes – c’est-à-dire, ici, moins terrorisantes que les autres-, légèrement flojo et qui sera ménagé à la pique. Tout le savoir et l’autorité du maître se donnent à voir dans la faena commencée de la main gauche dans trois séries de naturelles allant  a mas, la dernière rythmée, liée, templée. Les derechazos à suivre, dans le sitio, sont amples et énergiques. Le toro, qui avait manifesté, dès les premières passes de cape, ses réticences sur cette corne, fait maintenant l’avion. Reprise à la naturelle puis circulaire inversée, démonstration d’un torero qui refuse de gagner aux points. Juli se fait bousculer, se reprend par un molinete en guise de quite, va aussitôt chercher l’épée, met en suerte et se jette entre les cornes dans un mouvement magnifique. L’épée est basse mais l’oreille tombe. Le tout d’un très grand professionnel, tu vois ce que je veux dire…

C’est en tout cas ce que j’ai écrit ….et je me souviens de la forte impression que Juli m’a faite. Mais, pour être tout à fait franc, si El Juli parle souvent à mon intelligence sur l’instant, il imprime peu ma rétine. J’ai eu de tels professeurs, en classe : l’excitante impression, en les écoutant, d’enfin comprendre avec aisance, et le constat navré, le lendemain, de n’avoir rien retenu. C’est sans doute que le brio sans finalité ne suffit pas. J’ai vu, outre José Tomas, trois toreros techniques et savants pouvant tirer de la race à une pierre : Rincon, Ponce et Juli. Mais les deux premiers le faisaient pour quelque chose de plus grand qu’eux mêmes, ils inventaient un toro, nous l’offraient, et avec lui la saveur singulière de leur toreo, tandis qu’El Juli, aussi impressionnant soit-il, est comme un inventeur sans projet pour sa découverte. Rincon et Ponce : des alchimistes. El Juli : un maître du profane.

Vista Alègre bruissait d’un «run run» singulier avant la sortie du toro de Manzanares. L’attente équivoque, même en pays basque, que suscite ce torero, plus beau que le jour, aujourd’hui dans un élégant habit taupe et or à parements blancs, triomphateur de nombreuses férias cette saison, et qui monte en puissance, donnant désormais aux lecteurs de revues taurines et aux fidèles des gazettes people à chacun sa part, est un fait de la temporada. Et José Maria a su profiter du sorteo qui lui a offert le meilleur lot.

Face à son vif premier, de 577 kgs, ojo de perdrix, qu’il a conduit par d’élégants parones jusqu’au centre, il a, à la muleta, d’emblée trouver le site et la distance dans une belle série de derechazos, élégante et templée, rématée par un pecho de poids. Le toro s’en défend dans les deux séries suivantes où il se retourne vite, crochetant la muleta. José Maria prend alors la main gauche et sert des naturelles dessinées et douces dans des séries allant a mas. Ce torero me plait beaucoup sur cette main où il consent moins au paraître . Un kirikiki où il s’enveloppe dans la muleta, lié à un pecho où il pèse encore, comme sur l’ultime série à droite. Le tout très construit, d’une jolie variété, et d’une belle élégance. Une demi–épée qui s’enfonce finalement jusqu’à la garde par la magie de la valse des peones, un descabello, puis un autre, puis un autre encore. Grance désolation et saluts plus qu’affectueux.

Sa deuxième fanea me convaincra moins face à un adversaire plus soso, en dépit d’un pecho long comme une circulaire sur une première série et la belle série finale de la gauche. L’épée en revanche sera fulminante, le geste désespéré d’un affamé,  où le torero adoré des foules adolescentes et déjà richissime, nous dit la valeur des choses. Deux oreilles sont incompréhensiblement sollicitées, une sera naturellement accordée.

Et il fallait voir la vuelta ; il fallait voir Manzanares sortir de l’arène en traversant le ruedo, heureux de son après-midi à Bilbao, faire d’étranges petits signes de la main aux tendidos, en repliant les doigts sur la paume, comme le font les bébés et les jeunes filles coquines, puis, sur le marchepied de son fourgon, à l’arrêt devant la plaza, assis, en habit de lumières, accueillir inlassablement la foule, signer des autographes, dire un mot aimable à chacun, s’exposer aux téléphones portables multifonctions. Jose Maria offrait généreusement sa popularité aux âmes inconsolées comme un jeune prince thaumaturge …

Bilbao, 27 août 2010 – Morante, Juli, Manzanares / Zalduendo

Le ciel était suie et le ruedo de plomb. Mêmes les habits des toreros paraissaient ternes, Morante en rouille, Manzanares en marron, Juli dans un bleu sans façon. Il y a des après-midi comme ça.

Les toros, pour la plupart faibles et sans caste, seront désignés coupables par l’humeur du lendemain, comme l’âne de la fable…

Morante n’a pas vu son lot, c’est entendu. Les deux toros qui lui revenaient seront récusés par le public et la présidence, le premier, d’une insigne faiblesse et qui a fléchi dès la deuxième passe de cape, le second qui s’est effondré au second puyazo. Morante avait laissé son peon œuvrer dès la sortie du tio auquel il n’a pas donné une seul capotazo. Il avait sans doute deviné sa faiblesse… Ne paraissant pas très affecté par tous ces changements, il faisait des allers retours devant le burladero, comme les cent pas, en regardant le ciel d’un air dégagé, répandant un vague ennui. A la sortie du second toro de réserve, il s’assoit à l’estribo, la cape sur les genoux, las de son ouvrage. Il s’exposera cependant dans deux véroniques très dessinées face au très joli Torrealta, jabonero, presque blanc, aux armures commodes, un toro Manga. Il soignera son maintien mais sans s’exposer du tout à la muleta dans un morne silence. Un peu de vent. «A quoi bon ?». Bajonazo, sifflets. Son second Torrealta, né en novembre 2005, payera ses 622 kgs à la pique où il sera conduit à quatre reprises, la dernière meurtrière. Le public comprend et crie «Fuera ! Fuera !». C’est tout et c’est triste.

Juli tombera sur le lot le plus compliqué, deux toros à demi-charge et qui lèvent la tête en fin de passe. Juli réfléchit, se met dans le sitio, tire quelques enganchones, puis soumet son adversaire par un tres en uno. Profilé sur la gauche, il parvient néanmoins à allonger la charge, reprend la droite, insiste et s’impose. Pinchazo, entière légèrement caida, descabello, saludos.  Pas mal, vu le matériel. Son second qui a les mêmes défauts, y ajoute la faiblesse et le genio…. Juli sera très pro, en dépit de l’absence de jeu de son partenaire et du danger. Pinchazo, entière, saludos.

La torpeur est telle que nul ne paraît en vouloir à Manzanares de s’être trouvé sans toreo face au seul toro convenable de l’après-midi, cinq ans, 565 kgs, haut sur pattes, très vilain, une chèvre transgénique porteuse de cornes de toro de Bilbao, mais qui s’étire comme un tigre en creusant les reins à la première pique et saute littéralement sur le piquero à la seconde. Le début de faena fut pourtant renversant de beauté avec un changement de main, le genou ployé, de très grande allure et une main basse, très basse. Autre changement de main, avant que le torero ne noie sa perplexité (« Que faire ? ») dans des gestes pueblerinos, inédits chez lui, où il ne tient plus l’adversaire, se borne à le faire passer, ici ou là, molinete et passe inversée lointaine, avant de se faire balader et de se retrouver dans la querencia de l’autre. Cette absence de domination se payera à la mort, où le torero fera le tour de l’arène avant de pouvoir fixer l’animal. Pinchazo, une demie concluante et généreux saluts. Volonté de bien faire ou désir de surprendre ? José Maria accueille le dernier, très juste de présentation, par deux largas afaroladas de rodillas avant de dessiner trois chicuelinas de feu, basse et vipérines, et une demi-véronique où il pèse de tout son poids. Après le tercio de banderilles ou Trujillo brille une fois encore, le toro, faible, n’a plus de gaz. Volontaire, Jose Maria ne peut rien contre la grisaille du jour.

Alors, c’est tout ? Non ce n’est pas tout. Avant cette corrida d’ennui, une autre scène s’était jouée à un coin de rues, un coin de rues en v, dont la pointe fait face aux arènes. Oui, face à Vista Alegre, à Bilbao !  Une large banderole tendue à bout de bras, et derrière, des jeunes, deux cents, trois cents peut-être, qui se tenaient bien droits, bien serrés, bien rassemblés, et qui criaient sans haine leur horreur des corridas. Qui ne cherchaient ni la bataille ni la confrontation.  Utilisaient des sifflets pour faire du vacarme, c’est tout ! Et nous, déambulant, sans réaction ni sentiment bien définis, un peu désorientés.

Ils avaient la jeunesse de qui ne doute pas du sens de l’histoire et n’étaient plus qu’à 100 mètres du ruedo

Une proposition de loi abolitionniste vient d’être déposée devant le Parlement basque. On dit, ici, comme à Barcelone il y a quelques mois, qu’il est peu probable qu’elle soit jamais discutée…

Oui, ce 27 août 2010, le ciel était suie et le ruedo de plomb. Et cette statue du Commandeur face aux arènes m’a gâché ma corrida.

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