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Nîmes, 6 juin 2022, Juli, Talavante, Tomas Dufo/ Victoriano del Rio- Cortes

par Juin 7, 2022Corrida 2022

Encore une belle entrée pour un lundi de Pentecôte. On dit Juli en forme, on espère toujours Alejandro Talavante, la réputation du très jeune Tomas Rufo (23 ans) est flatteuse et les Vitoriano sortent plutôt bien. L’affiche était tentante.

Hélas, il ne se passa grand chose de substantiel pour les aguerris avant le sixième. Juli a fait du Juli sur son premier, comme on l’a vu mille fois, technique, grande aisance, à l’aise et à son affaire sur son premier sans trapio qu’il reçut par des véroniques en parones de grande autorité, la main basse et le tissu sur le sable avant une larga du mépris, et une faena de la casa à suivre qui enthousiasma le gradin mais m’a laissé absolument froid vu l’adversaire (oreille). Toujours volontaire, mais plus embarrassé par son second, à la corne gauche astifina et qui protestait si on pesait trop (saludos).

Tomas Rufo, qui ouvrit la corrida pour cause de confirmation d’alternative à la nîmoise, fit peu, à l’exception d’une série d’entame, la jambe fléchie, par doblones bellement templés et de dominio, avant de cesser de peser sur un toro qui l’exigeait pourtant (saludos).

Quant à Talavante face à son premier, un gros innocent, il fit des gestes, sa planta torera suffisant à justifier sa présence au cartel. Mais, hélas, la faena fut parsemée d’incidents (accrochage, bousculement, muleta cassée) pendant lesquels la musique continuait à jouer quand tout de délitait un peu sans que nul ne songe à l’interrompre, non pour sanctionner le torero, mais parce qu’elle nous faisait songer de plus en plus cruellement à l’orchestre du Titanic.

Son second, con trapio mais brocho, un Cortes de cinq ans et demi, était parfait pour le torero : noble et sans aucune scorie avec un peu de présence, celle-ci terriblement conciliante. La série d’entame à genoux, citant le toro de loin, pour une passe du cambio enchaînée à une demi-douzaine de derechazos de feu, très toréés, d’un changement de main et d’un pecho (toujours à genoux) fut de très grand impact. Le reste fut tout en fluidité mais sans aucune densité, faute d’adversaire à la mesure de la toreria du maestro. Un cite de face à huit mètres, les jambes écartées, des cites pour des naturelles pieds joints, une arruzina, des bernardinas, la panoplie complète et facile de ce torero à son meilleur que la niaiserie de son opposant dépréciait un peu. Enfin, on était ravi pour Talavante qui planta une entière, dans un geste parfait, mais l’épée résulta un peu basse (deux oreilles pour ce toreo de salon, très joli et bien mené).

Et puis, soudain surgit la présence du toro. Voilà bien longtemps qu’on l’attendait….Un toro de Cortes, bien fait, de 534 kilos. Qui se révéla à la pique par sa grande puissance, d’abord en renversant la monture du piquero lors de la première rencontre (il ne fut donc pas piqué), puis qui, cité à nouveau, vint avec codicia, allant, et force pour une seconde rencontre de feu, les reins creusés par la bravoure, les pattes soulevées par l’effort, la tête là où il faut et le piquero, bousculé sous l’assaut, sûr, vaillant, tenant l’adversaire, s’y mesurant. La scène était de si grande beauté et on y est, ici, si peu accoutumé, que l’ont vit soudain cette arène (une arène qui siffle pourtant  volontiers les piqueros quand ils insistent) debout, saisie par les qualités de l’animal, et impatiente, déjà, de le voir en découdre une dernière fois dans ce tercio où  il se révèle et où  la corrida prend sa vraie dimension. C’est précisément l’instant que choisit une présidence navrante pour interrompre le tercio, sous les sifflets et les protestations affligées de tout l’amphithéâtre qui avait compris, lui, comme spontanément,  que se jouait, enfin, ici, un moment de grande tauromachie. Le président, troquant tout remords pour une vilaine astuce,  fit jouer la musique à la sortie du piquero pour couvrir la bronca. Là où tout le monde avait vu un toro, il cru devoir rendre les honneurs à un piquero dont il avait précocement interrompu l’office. Que mal !

Rufo fut à la hauteur de cet adversaire complet, qui paraissait grandir tous ceux qui l’affrontaient – à l’exception notable du palco… Sept ou huit doblones un genou en terre, tout de vibration torera, de présence du toro, puis des séries de la main droite, les jambes écartées, macho contre macho, et surtout deux séries de naturelles, en fin de faena, des séries qui pèsent, la première excellente, la suivante, après un bref retour à droite, profonde, vraiment émouvante.

Le palco, à qui nul ne demandait rien sinon de se faire oublier, entendit quelques cris imbéciles sollicitant l’indulto, comme à chaque corrida où l’on voit un toro complet.  La chose est devenue si rare, un toro brave, noble et de présence, que l’exceptionnalité de la grâce, normalement réservée aux toros exceptionnels, est donnée comme la mention TB au bac. Plus le niveau s’effondre, plus on gracie. Et les mêmes, sans doute de ronchonner du  » tout fout le camp » ou du « c’était mieux avant » sans s’aviser qu’ils donnent la main au désastre.

Jamais de ma vie en quelque trente-cinq ans d’aficion, je n’ai vu d’indulto plus contesté. La bronca interminable, furieuse et inconsolée qui l’a accueilli est la bonne nouvelle de l’après-midi. Il y a tout de même quelques fondamentaux auquel le grand nombre demeure attaché contre ses « représentants ».

Bien sûr, on vit aussitôt la parade de l’agitation heureuse et des indignités satisfaites dans le callejon : et pendant que l’amphithéâtre pleurait à chaudes larmes sa colère sincère de voir un monde s’effondrer et de vivre la  chute de Rome, d’autres escomptaient (c’est le cas de le dire) les titres de la presse du lendemain, le buzz triomphal, l’appâte à gogos. Comme des cancres qui se foutent que leur diplôme ne soit que de papier.

Cette fin de cycle en coïtus interruptus, qui nous a privés de la mort de ce bon toro et d’un triomphe complet du maestro à la pointe de l’épée, s’est terminée en eau de boudin, sur cette image navrante d’une arène en colère contre une présidence qui la déclasse.

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