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Béziers, 18 août 2019 – Octavio Chacon-Juan Leal, Pedreza de Yeltes

par Août 21, 2019Corrida 2019

Un gros tiers d’arène, sous ciel gris et orage qui menace, aura assisté à une très belle après-midi de toros dans une plaza qui élève son rang.

Toros de présentation madrilène, de 585 à 640 kgs, hauts, longs, armés, de grande allure (4 roux, 2 noirs), 5 sur 6 encastés  (le 3ème était médiocre, distraido, manquant de présence), trois de grand jeu (1, 4 et 6), qui viennent pour la plupart en galopant à la pique, qui poussent et refusent d’en sortir seuls, dont il faut s’occuper à la muleta mais non dépourvus de noblesse, applaudis à leur sortie et trois ou quatre d’entre eux à l’arrastre avec vuleta al ruedo méritée du premier.

Une présidence impériale  (le Dr. Michel Daudé) qui sait résister aux humeurs de la foule et redonner leur sens aux trophées.

Et une organisation qui fait rêver avec distribution  à l’entrée d’un abécédaire à vocation pédagogique en forme d’éventail, simple et très bien fait.

Bien sûr, il faut supporter un ténor qui braille dans un micro sur une bande son  lors du paseo, et c’est à pleurer, et le couple Ménard qui éprouve sa  popularité,  debout à son rang durant de longues minutes avant le début de la corrida comme s’ils recevaient chez eux et cela met vaguement mal à l’aise.

Avec tout ça, deux toreros en mano a mano. L’aguerri et l’intrépide.  Chacon et Leal. Le premier savant, technique, la tête bien faite, qui respire la sûreté. Le second, jeune, encore un peu vert, mais d’un courage inouï, de grand abattage, gorgé d’envie, brouillon et irrésistible.

Chacon a été très poderoso sur son premier, un toro de tercio de piques où Tito Sandoval nous a une fois encore régalé, un toro puissant, encasté, noble à droite, auquel le torero sert dans une faena très sûre, de dominio, deux séries de derechazos intenses, vibrants, profonds. Un toro beaucoup plus réticent à gauche et qui se décompose un peu en fin de faena, ce qui rendait ridicules les demandes d’indulto qui tombaient assez dru du gradin. Un tiers d’épée et un descabello privent le torero de trophée (vuelta).

Le troisième a beaucoup poussé à la pique d’où il est sorti une corne en pinceau. Il se révélera médiocre au troisième tiers. Chacon s’en occupe. Bel engagement à l’épée mais vaguement dans le cou (saludos).

Le cinquième, vraiment très beau, est un toro de grand jeu mais hélas un peu faible. Il sera économisé à la pique et Chacon servira quelques bouquets de naturelles qui lui vaudront l’oreille pour son sérieux tout au long de l’après-midi et sans doute aussi pour son dominio sur le premier.

Juan Léal, c’est évidemment autre chose. Son premier nous aurait offert un tercio de pique d’anthologie (venant, puissant, poussant, restant) s’il n’était tombé sur un piquero atroce cherchant à ménager son torero qui avait été complètement débordé à la cape. A la muleta, Juan tente le cambio depuis le centre de la piste mais ça ne passe pas, ça s’encombre, ça tire-bouchonne, ça brouillonne, ça cafouille, ça tréfouille. En réalité, ce toro, difficile, ne passe pas à droite et Juan Leal ne le comprendra que bien tard, lui servant alors trois ou quatre naturelles de grande pureté et, du derechazo, des redondos à l’envers comme s’il en pleuvait. Ca passe, on est heureux pour lui et lui pour nous.  Il prend l’épée et se jette genre catapulte entre les cornes du toro. L’épée est plate et en arrière mais qu’importe, le geste était de grande beauté  (vuelta).

Ce que Juan Leal a fait en début de faena suivante sur un toro de caste et de très grande présence fut le must de l’après-midi. Citant son toro à genoux depuis le centre, son toro accourt, galope, prend de la vitesse – c’est magnifique- et…. le désarme. Ca fait « pschitt », plus de muleta !! Qu’importe, Juan Leal se reprend, y revient, se remet à genoux, cite son toro toujours d’aussi loin, l’autre accourt toujours aussi galopant, et la passe du cambio – à genoux donc- est une merveille, comme la série de derechazos qui suit, gorgés de dominio et de toreria, – 6 ou 7 passes avant le pecho. C’est souverain. Juan lui-même n’en revient pas, se relève,  se campe sur ses jambes écartées, les poings sur les hanches comme s’il nous prenait à témoin de ce qu’il venait de faire. L’arène est debout lustrant le maestro de ses applaudissements. Moment d’exaltation pure.  La suite de la faena est de grande intensité, Juan sur son nuage, offrant redondos à l’endroit et à l’envers, changements de main profonds, arruzina chiffonnée, une petite série de la gauche un peu approximative avant de revenir à droite, le tout devant un adversaire de si grande classe, à la charge si vibrante (le toro faisait l’avion dans la passe) que tandis que l’on regrette ce travail certes valeureux mais un peu nerveux, un  peu électrique, manquant de lenteur et de profondeur, on voit le torero s’enivrer de ce qu’il venait d’accomplir et…. réclamer lui-même l’indulto ! On le lui refuse d’un battement de cils et le voilà qui reprend l’épée pour une nouvelle mort catapulte. Le président résistera très bravement à la très forte pétition des deux oreilles (une oreille et deux vueltas).

Le dernier est un beau colorado qui pousse beaucoup sur la première pique, la seconde sera vite interrompue et le toro sort distrait et un peu dispersé  du tercio de banderilles. Juan se tanque au centre, et cite son toro, très vertical, la main basse, les jambes raides aux mouvements contenus des robots mécaniques, à la manière savoureuse d’un Javier Conde les jours de duende. C’est irrésistible. Jolie faena de main droite (peu de choses à gauche), allurée mais hélas sans peser, avant une fin par porfia tremendista de grande intensité, de dos au toro, dont les cornes touchent la chaquetilla ou rodent autour des omoplates. On peut ne pas aimer mais c’est vraiment saisissant de courage et d’allure. Nouvelle épée catapulte, cette fois-ci en la crux, qui foudroie le tio (2 oreilles).

Ce torero est français, il a moins de 30 ans, il a un coeur gros comme ça, du courage à revendre, la folie des guerriers et un geste sûr à l’épée. Intrépidité, tremendisme, allure, charisme : il y a du Roca Rey en lui. Juan est présent dans toutes les grandes arènes espagnoles qui se préoccupent encore de combats héroïques (Madrid, Bilbao, Pampelune). Ce jour, il m’a enchanté.

Sortie applaudie des deux toreros, vuelta de Juan Léal, de l’éleveur et du mayoral puis sortie en triomphe de Juan tout seul. Qui dévorait la nuit, sûr de son avenir.

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